Coopérations transatlantiques: trois médaillées du CNRS nous racontent leurs collaborations à l’international

De gauche à droite : Lucie Etienne (PHOTO SIDACTION), Eleni Diamanti (PHOTO P. KITMACHER/SORBONNE UNIVERSITE), Céline Spector, toutes trois médaillées 2024 du CNRS.

Les collaborations scientifiques à l’international sont essentielles pour favoriser le partage de connaissances, la diversité des perspectives et la résolution collective des défis mondiaux. Les médaillées 2024 du CNRS Lucie Etienne, Céline Spector, et Eleni Diamanti, nous ont expliqué en quoi leurs collaborations avec le Canada et les États-Unis impactent leurs activités de recherche et sont fondamentales à la progression des résultats scientifiques dans leurs domaines respectifs.

Lucie Etienne, directrice de recherche CNRS au Centre International de Recherche en Infectiologie1 (CIRI) et médaille de bronze 2024 du CNRS pour ses travaux sur l’évolution fonctionnelle des interactions virus-hôte, est porteuse côté France d’un International Research Project (projet de recherche international – IRP) RAPIDvBAT du CNRS avec l’Université de Californie à Berkeley et l’Université d’Arizona.

Eleni Diamanti, directrice de recherche CNRS au laboratoire LIP62 et médaillée d’argent 2024 du CNRS pour sa contribution dans le domaine de la communication et de la cryptographie quantiques, est membre du comité de pilotage du réseau CAFQA (Canada-France Quantum Alliance) et codirige un projet financé par le programme Twin Research Scholars entre le CNRS et l’Université de Toronto.

Céline Spector, professeure en Philosophie à Sorbonne Université, membre du laboratoire « Sciences, Normes, Démocratie3 » et enseignante au Collège d’Europe à Bruges. Médaillée d’argent 2024 du CNRS pour ses travaux sur la philosophie des Lumières françaises et son héritage politique contemporain, elle a notamment co-supervisé une thèse dans le cadre du Joint PhD Program entre le CNRS et l’Université de Chicago.

Les chercheuses distinguées, aux disciplines académiques et parcours différents, attribuent toutes une forte valeur ajoutée à la collaboration bilatérale entre des équipes de recherche françaises et internationales.

Céline Spector a réalisé quelques expatriations aux Etats-Unis – en premier lieu comme lectrice de français à l’Université de Stanford, puis comme Mellon Visiting Scholar et Lurcy Visiting Professor au Département de Sciences politiques à l’Université de Chicago – ainsi que des séjours de courte durée, inspirés par des colloques et conférences. Au cours de ses voyages, elle a forgé des relations de travail (et amicales) solides avec ses homologues américains, en particulier ceux rencontrés à l’Université de Chicago.

La professeure mentionne ces expériences et rencontres comme pionnières dans sa volonté d’établir une collaboration transatlantique liée à sa discipline de recherche. Ces séjours professionnels en immersion l’ont inspirée pour impliquer ses collègues de l’Université de Chicago dans un projet de thèse conjoint, puis pour perpétuer cette collaboration florissante à divers niveaux par la suite :

« Ce sont ces relations professionnelles et personnelles avec [mes collègues de l’Université de Chicago] Robert Morrissey, Paul Cheney, Jennifer Pitts, John McCormick, Larry Norman et d’autres qui m’ont conduit à construire le projet de « Joint Call » pour un PhD qui a été lauréat du CNRS et de l’Université de Chicago en 2020, dont l’un de mes doctorants, Hugo Toudic, a ensuite été titulaire […]. Il a aujourd’hui été recruté en tant qu’Associate Director de l’International Institute de l’Université de Chicago à Paris, ce qui nous invite à approfondir encore nos collaborations. Aujourd’hui, le Pôle « Europe des Lumières » de la Faculté des Lettres de Sorbonne Université, que je porte avec Christophe Martin, a associé le Directeur de ce nouveau centre, Robert Morrissey, à son Conseil scientifique […] ».

Son témoignage illustre, à plus grande échelle, la qualité de la relation qui unit le CNRS et l’Université de Chicago – deux institutions dont l’historique de travail conjoint se distingue par un nombre important de co-publications multidisciplinaires. L’International Research Center Discovery créé en 2022 entre le CNRS et l’Université de Chicago représente l’apogée de cette coopération bilatérale, et est issu d’un ensemble de collaborations individuelles à l’image de celles entreprises par Céline Spector.

La chercheuse Eleni Diamanti a quant à elle impulsé sa coopération structurante avec des équipes canadiennes à la suite de l’obtention d’un financement pour un projet de recherche bilatéral France-Canada (2009). Le succès de ce projet l’a encouragée à maintenir sur le long terme les relations de travail avec ses collègues situés à Waterloo, Ottawa et Calgary. Aujourd’hui, ces liens transatlantiques contribuent à la synergie à l’œuvre au sein du réseau de recherche Canada-France Quantum Alliance – CAFQA.

A l’instar de Céline Spector, le succès de ces partenariats bilatéraux la motive pour envisager un travail scientifique conjoint sur le long terme : « Nous espérons également pouvoir établir une coopération entre notre centre parisien et des centres équivalents au Canada, en particulier l’Institute for Quantum Computing (University of Waterloo) ». Lucie Etienne, tout comme Céline Spector, a développé un intérêt pour les collaborations bilatérales avec les Etats-Unis lors d’une première expérience immersive dans le pays. Son postdoctorat au Fred Hutch Center à Seattle (État de Washington), centre de recherche « très collaboratif et scientifiquement exceptionnel et très divers » a été capital. Cette expérience lui a permis de tisser des liens durables et de confiance avec des chercheurs et des chercheuses du centre et d’expérimenter la recherche comme une aventure internationale. Aujourd’hui, et dans le cadre du projet de recherche international RAPIDvBAT, les relations de travail entre les trois équipes de recherche4 sont particulièrement étroites. Lucie Etienne considère par ailleurs sa médaille comme une forte reconnaissance de tous les contributeurs et contributrices sur ses travaux qu’elle estime « intrinsèquement collectifs et collaboratifs ».

L’un des apports considérables de la collaboration bilatérale est la complémentarité apportée par des équipes étrangères, parfois aux méthodes, pensées et pratiques culturelles différentes.

Eleni Diamanti apprécie pleinement les bénéfices scientifiques tirés des coopérations internationales, en ce qu’elles « donnent lieu à des synergies extrêmement fructueuses ». Elle considère également la perspective unique apportée par les chercheurs canadiens sur des sujets liés à sa discipline de recherche comme étant essentielle. Au tout début de sa carrière, le travail avec des équipes canadiennes lui a permis d’identifier une expertise canadienne avancée sur des sujets précis et « d’apprécier la communauté scientifique canadienne en technologies quantiques dans toute sa richesse et goût pour l’innovation ». À travers leur projet conjoint financé par le programme Twin Research Scholars entre le CNRS et l’Université de Toronto, Eleni Diamanti et sa collègue canadienne Li Qian ont l’opportunité d’allier les connaissances et le savoir-faire complémentaires de leurs équipes respectives. « Li Qian a une expertise expérimentale en hyperintrication qu’il sera très intéressant d’étudier pour les protocoles de communication quantique qu’on développe dans mon équipe », note la chercheuse.

Pour Céline Spector, la création de relations de travail solides avec des chercheurs et universitaires étrangers et de disciplines différentes (histoire, sciences politiques, français) lui a permis d’envisager sa propre discipline de recherche, la philosophie selon le prisme français, en rapport avec d’autres sciences sociales et donc de raffiner sa méthode. Il est essentiel selon elle de s’ouvrir à différentes perspectives et disciplines proches, pour diversifier les points de vue intellectuels et scientifiques. Pour illustrer son idée, elle raconte ainsi que « s’exposer à l’altérité, c’est aussi mesurer la manière dont les études de genre, les études post-coloniales ou décoloniales pénètrent plus ou moins l’académie, et savoir se forger ses propres idées sur la meilleure manière d’en tenir compte ».

Elle ajoute que la confrontation d’idées et de théories avec des pairs d’autres pays met en lumière les forces et les faiblesses de chaque perspective. Cette confrontation permet ainsi de relativiser leurs approches.

Pour illustrer son propos, la philosophe cite l’exemple de Montesquieu, auteur de l’ouvrage décisif De l’esprit des lois et penseur capital dans l’histoire de la philosophie politique. Il serait ainsi moins étudié en France, son pays d’origine, qu’aux États-Unis, qu’en Italie, qu’au Brésil ou qu’en Argentine, des pays où son œuvre est considérée comme résolument révolutionnaire dans la manière de comprendre le politique et la formation des lois qui encadrent les hommes et leurs sociétés.

Dans le même ordre d’idée, elle valorise également la collaboration bilatérale dans la mesure où elle permet à de jeunes chercheurs, apprentis philosophes, de se décentrer. La mobilité de jeunes chercheurs permet de la sorte« de faire varier les perspectives, d’éviter de figer leurs approches, de rencontrer des collègues et des étudiants qui travaillent selon d’autres maximes ». Se décentrer et reconnaître la relativité des normes académiques sont des prérequis indispensables pour mener des travaux de recherche rigoureux, et représentent des habitudes à cultiver dès le début de sa carrière.

Lucie Etienne paraît partager la vision de Céline Spector. Lors de son postdoctorat à Seattle, elle s’est rapprochée de chercheurs et chercheuses aux disciplines diverses et estime la « complémentarité d’expertises » essentielle à tout travail de recherche. Si pour elle, les « collaborations (inter)nationales sont absolument clé et indissociables » dans les avancées des travaux de son groupe, les collaborations avec les États-Unis en particulier sont résolument complémentaires en ce qu’elles apportent des « données et des expertises qui manquaient au niveau national et qui permettaient de répondre à des questions qui seraient restées inaccessibles ». Ces collaborations ont également l’avantage de stimuler scientifiquement le travail des équipes de recherche, et de permettre la mobilité doctorale et postdoctorale, ici bénéfique scientifiquement et professionnellement, dans les laboratoires de part et d’autre de l’Atlantique.

Les parcours des trois médaillées mettent en lumière la nature féconde de la recherche collaborative internationale sur différentes échelles de temps. À court terme, le succès scientifique d’une collaboration entre des équipes aux expertises complémentaires stimule l’émergence de nouveaux projets potentiels. « Ces coopérations […] guident parfois les choix des futurs travaux, » souligne Eleni Diamanti.

Sur le long terme, la multiplication des collaborations internationales favorise la mise en place d’accords institutionnels entre les équipes engagées. Le CNRS dispose d’outils structurants qui s’appuient sur des liens collaboratifs existants entre équipes affiliées au CNRS et équipes étrangères pour soutenir, faciliter et pérenniser la collaboration scientifique entre les chercheuses et chercheurs impliqués. Ces partenariats peuvent à leur tour faire émerger de nouvelles opportunités de partenariat. Le parcours de Lucie Etienne témoigne de ce cycle vertueux. « D’abord, nous avons eu des soutiens comme le France-Berkeley Fund ou les bourses doctorales de l’IRC CNRS-University of Arizona. Ces premiers soutiens ont été déterminants pour construire un projet de l’ampleur de l’IRP CNRS, » raconte la chercheuse en infectiologie. « L’évolution va se faire en impliquant encore plus de membres dans chacune de nos équipes, mais aussi en élargissant à d’autres équipes en France et aux États-Unis dont les expertises sont au-delà de celles de notre collaboration pour permettre de poser d’autres questions. »

De plus, qu’il s’agisse de projets, de réseaux, de laboratoires ou de centres de recherche internationaux, ces partenariats institutionnels ont comme effet potentiel de favoriser le soutien des partenaires étrangers ou de démontrer, auprès des agences de financement de la recherche, la pertinence d’un appel à projet conjoint dans la thématique concernée. Au sujet du réseau CAFQA dont elle est membre du comité de pilotage, Eleni Diamanti est « certaine qu’il donnera de nombreuses opportunités pour consolider des collaborations déjà entamées ou inciter des nouvelles. »

Enfin, la coopération a également l’avantage de faire circuler l’information scientifique plus vite et plus loin. Un projet international est un pont entre différentes communautés scientifiques. Les découvertes ou avancées qui en résultent bénéficient ainsi d’une plus forte exposition. « Nos coopérations internationales offrent une visibilité et une reconnaissance à large échelle des résultats de mon équipe, » observe Eleni Diamanti.


  1. CNRS/INSERM/ENS de Lyon/Université Claude Bernard Lyon 1. ↩︎
  2. CNRS/Sorbonne Université. ↩︎
  3. CNRS/Sorbonne Université. ↩︎
  4. CIRI en France, David Enard à l’Université d’Arizona et Peter Sudmant à l’Université de Californie à Berkeley aux Etats-Unis. ↩︎

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